Vétérinaires et Eleveurs: comment travailler ensemble?

Publié le par Unité de Médecine de l'Elevage et du Sport


Eleveurs d’animaux de compagnie et vétérinaires font partie d’une même filière économique et trop nombreux encore sont les exemples de ce que nous qualifierons pudiquement « d’incompréhension » entre ces deux professions parfaitement complémentaires. Souvent autodidacte mais soucieux de s’informer et connaissant dans la plupart des cas bien ses animaux, l’éleveur est toujours face à des problèmes de rentabilité (parfois non dits) qui l’amènent à être critique vis-à-vis du vétérinaire. Reproduction, génétique et prévention sont ses principaux centres d’intérêt, et lorsque pathologie de groupe il y a, il a du mal à comprendre que celle-ci puisse être plurifactorielle. Le vétérinaire doit alors devenir un conseiller de l’Elevage tout autant qu’un enquêteur zélé, domaines dont on sait, quelle que soit l’espèce, qu’ils sont difficiles à faire rémunérer à leur juste valeur.

Il est donc essentiel d’amener chacun à comprendre et respecter l’autre, et pour le vétérinaire de développer ce concept de « médecine de l’élevage » dans une vision partenaire, éthique professionnelle qui conduit en  1985 à la création d’un groupe spécialisé de la CNVSPA, et dix ans plus tard à la naissance d’une unité dédiée au sein de l’ENVA, l’Unité de Médecine de l’Elevage et du Sport.

Médecine de l’élevage : les services à proposer

Suivre un élevage ne se résume pas à en effectuer les vaccinations ou à fournir l’éleveur en antiparasitaires. Il doit s’agir, en effet, d’un réel partenariat, contractuel ou non, dans lequel l’éleveur est convaincu de l’utilité de son vétérinaire tant quantitativement (notion de retour sur investissement), que qualitativement (amélioration de la qualité des produits). S’exprimer  ainsi peut apparaître déshumanisé et sans doute par trop « industriel », mais il ne demeure pas moins que la réalité est là : seul un élevage de qualité et rentable peut garantir la pérennité des éleveurs français et le développement d’une nouvelle médecine préventive chez les vétérinaires face aux importations et trafics croissants en provenance de certains pays ; seule une approche d’élevage « labellisé » par la qualité d’une approche vétérinaire spécifique peut constituer dans l’avenir une réelle garantie pour le futur propriétaire.

Dans une telle optique, l’élevage de carnivores domestiques s’apparente bien de plus en plus à une véritable filière de production animale qui s’organise progressivement autour d’une formation, d’une représentation professionnelle, d’une législation, d’une fiscalité et de partenaires en pleine mutation.

Développer l’approche zootechnique de l’élevage

La visite d’élevage, telle qu’elle se pratique au quotidien par les vétérinaires spécialisés en productions animales, demeure une activité sous-exploitée par la majorité des praticiens exerçant en clientèle canine. Elle est pourtant la base d’un conseil zootechnique global adapté,  imposant au vétérinaire de quitter sa blouse de thérapeute pour devenir un conseiller efficace et compétant dans des domaines variés :

-          sélection génétique (les éleveurs connaissent parfaitement les races qu’ils élèvent mais certaines approches de sélection demeurent irrationnelles) ;

-          bâtiments (il n’est pas que de respecter la législation en vigueur pour disposer de logements bien conçus) ;

-          hygiène et désinfection (nombreuses sont encore les erreurs commises qui anéantissent les efforts consentis) ;

-          amélioration des performances de reproduction (domaine pour lequel les éleveurs font spontanément appel au vétérinaire) ;

-          gestion technico-économique globale (si des outils informatiques de gestion/suivi des performances commencent à apparaître sur le marché, les « clignotants » de l’émergence d’une maladie économique d’élevage restent encore à définir) ;

Imposer le vétérinaire comme un véritable zootechnicien de l’élevage canin ou félin demande à ce dernier non seulement de la connaissance, mais aussi de la méthode et un effort de prise / rendu de données :

-          Constitution d’un dossier d’élevage, outil comparable à une fiche-client, le patient n’étant plus un individu mais une collectivité. Ce travail d’approche ne vise certainement pas à une rentabilité immédiate mais à l’établissement d’un lien de confiance, d’écoute et de compréhension réciproques entre deux professions aux intérêts communs et aux rivalités pourtant ancestrales ! Il comprendra les cinq étapes successives et indispensables que sont

      • l’écoute (proposition d’un service « spécial éleveur » en salle d’attente, avec remplissage           d’un questionnaire)

      • l’analyse (les données recueillies permettent au vétérinaire de préparer sa visite d’élevage à
        l’aide d’une bibliographie ciblée sur les races élevées et les points faibles décelés)

      • la vérification (la visite de terrain permet alors d’examiner les documents d’élevage, de

        mesurer objectivement les paramètres d’ambiance, de voir fonctionner l’exploitation, et

        d’établir un lien de confiance et de fidélité avec l’éleveur)

      • les recherches (si l’éleveur souhaite un rapport circonstancié de visite d’élevage)

      • les propositions (qui doivent toujours être réalistes et à effets mesurables sur une période

       fixée d’un commun accord)

-          Visite d’élevage méthodique, se référant à des documents existants que chacun peut adapter à son bon sens, mais qui inclura toujours

         • une visite analytique des bâtiments d’élevage, identifiant secteurs propres et secteurs souillés ;

         • un examen général des pensionnaires, en étudiant un échantillon représentatif d’animaux appartenant aux mêmes lots (chiots à la vente, mères au pic de lactation…)

         • suivi du mode de fonctionnement de l’élevage (existence d’un planning journalier, affichage des modes et circuits de nettoyage, pharmacie vétérinaire…)

         • étude des documents d’élevage (dernier temps de la visite qui permet de faire le point avec l’éleveur sur les plans de prophylaxie, le bilan alimentaire, les problèmes sanitaires rencontrés…)

         • estimation du degré de motivation de l’éleveur (évaluation subjective des motivations et de la compétence de l’éleveur, qui restera dans les archives du vétérinaire, mais est tout à fait comparable quant aux résultats escomptés à ce qui se passe pour l’approche d’un propriétaire de chien diabétique !)

-          Bilan d’élevage, regroupant les aspects sanitaires et économiques travaillés précédemment, qui permet de dresser un état des lieux à la date de la visite, fait ressortir les points faibles à améliorer en tenant compte des contraintes de l’éleveur, et fixe les objectifs à atteindre pour la prochaine visite (ne pas hésiter à y inclure des clichés numériques).

Une bonne approche zootechnique de l’élevage nécessite d’instaurer un rythme de visites, correspondant à la mise en place d’un réel suivi sanitaire (de biannuel comme pourraient le prévoir certains textes de loi à venir, à hebdomadaire pour les élevages de grande taille).

S’adapter à une vraie médecine d’élevage

Avant même les volets techniques et scientifiques qui composent ce concept de « médecine de l’élevage », le vétérinaire acteur se doit de prendre en compte et d’admettre dans sa pratique quotidienne la complémentarité des compétences existant entre les deux professions. Si la compétence du vétérinaire est indiscutable quant à sa connaissance du chiot (puis du chien) après la vente, les éleveurs (avec une évidente hétérogénéité de niveaux) connaissent les spécificités des races qu’ils élèvent, leur standard, la réglementation cynophile, mais disposent également d’une compétence certaine en matière de mise bas, de réanimation néonatale, de rationnement alimentaire…

-          Optimiser les résultas de reproduction constitue sans doute le service « de base » que le vétérinaire doit fournir à l’éleveur dans ce cadre. Suivi des chaleurs, insémination artificielle, diagnostic précoce de gestation, surveillance du post-partum, amélioration de la fécondité/fertilité, prévision des urgences classiques (césariennes…) sont autant d’éléments concrets sur lesquels le vétérinaire doit axer son service.

-   Gérer la pathologie de groupe en élevage est un second volet indispensable, qui ne peut s’aborder sous l’angle classique « animal cassé, je répare ». Pour être efficace, le vétérinaire doit s’intéresser à l’épidémiologie des maladies infectieuses et parasitaires, développer un service d’autopsie, et surtout dédramatiser la pathologie de groupe (certains risques sanitaires sont quasi inéluctables car corrélés à la densité d’animaux, et il n’existe aucune maladie « honteuse » en élevage !) en insistant sur le fait (réaction commune à tous les éleveurs quelle que soit l’espèce animale en cause) que l’alimentation est loin d’être le facteur causal le plus fréquent.

-          Développer une activité de néonatalogie sérieuse, car déterminer l’origine de cas de mortalité néonatale est complexe (symptomatologie frustre, fragilité du nouveau-né qui en multiplie les causes). Dans ce cadre, anamnèse, qualité de l’autopsie, et bien fondé des prélèvements effectués pour analyse sont essentiels.

-          Mettre sur pied une réelle médecine préventive, adaptée à l’élevage et à ses conditions épidémiologiques (un plan de vaccination peut se raisonner pour être plus efficace), intégrant un sus de prophylaxies anti-infectieuses et antiparasitaires les volets nutritionnels, comportementaux, et dans l’avenir de dépistage précoce des maladies génétiques.

De cet ensemble peut naître un vrai partenariat, qui permet de progresser ensemble dans la complémentarité des compétences (« je vais m’équiper de tel matériel et me former pour vous apprendre »…). Il permettra en confiance

-  d’aller jusqu’au bout d’un traitement fondé (isolement des animaux potentiellement contagieux, traitements environnementaux, …)

-      de remettre en cause ensemble à chaque accident sanitaire les plans de prophylaxie

-          de communiquer au mieux, dans un intérêt commun avec l’éleveur, avec le vétérinaire d’un acquéreur aux fins, là encore, de dédramatiser certaines affections fréquentes en élevage (toxocarose, otocariose…), lesquelles ne sont pas toujours la conséquence d’une faute d’hygiène.

Devenir source d’information et formateur

Pour l’éleveur, et c’est compréhensible, crédibilité de l’homme de l’art et confiance en son vétérinaire ne peuvent découler d’une attitude obscurantiste ou cultivant le secret. Bien au contraire, cette population de professionnels passionnés est avide de savoir et de compréhension.

Le vétérinaire praticien aura donc tout intérêt à proposer de lui-même des réunions techniques d’élevage, qu’il peut monter en partenariat avec maintes structures satellites intéressées (firmes de petfood, laboratoires pharmaceutiques…) et ce sur des thèmes choisis par les éleveurs de la clientèle eux-mêmes.

Accepter ou susciter une collaboration avec des structures mises en place dans certaines écoles vétérinaires (UMES/CERCA à Alfort, CERREC à Lyon) peut également permettre d’améliorer le service à l’éleveur et l’image de son vétérinaire que perçoit ce dernier.

S’intégrer de manière active à un réseau d’épidémiosurveillance, établir un partenariat ouvert avec les services vétérinaires locaux, seront autant de sources d’information et de soutien administratif et sanitaire.

Elevage et pathologie de groupe ne peuvent s’aborder dans un cadre culturel et technique de médecine vétérinaire classique des petits animaux. La médecine de l’Elevage requiert avant tout un esprit ouvert, fonctionnant selon une prise de données toujours multifactorielle et nécessitant une analyse qui intégrera toujours la dimension de rentabilité économique des mesures décidées.

Vétérinaire et éleveur : des erreurs à ne pas commettre

Pour qui côtoie le monde de l’élevage des carnivores domestiques, il est une évidence criante : l’éleveur a très majoritairement confiance en son vétérinaire et apprécie ce dernier, alors qu’il est non moins majoritairement remonté contre les vétérinaires des acquéreurs d’animaux qui, dans bien des cas, n’hésitent pas à « charger » l’éleveur lors de la visite d’achat ou de la première visite de l’animal nouvellement acquis.

Dès lors,  améliorer et optimiser le relationnel professionnel entre éleveurs et vétérinaires passe, pour le vétérinaire  s’intéressant ou non à l’élevage, par la nécessaire prise en compte d’erreurs à ne pas commettre que nous nous contenterons d’énumérer ci-après :

-          critiquer l’éleveur (ou l’animalerie) au cours de la visite d’achat sans avoir au préalable pris contact avec le confrère qui suit la structure de provenance ;

-     chercher à rendre indispensable ou incontournable en rendant l’éleveur « captif » (imposition d’une exclusivité de service, « chantage » à l’exercice illégal de la médecine vétérinaire) ;

-     chercher à vendre à un éleveur des aliments complets en exclusivité vétérinaire ;

-   proposer un traitement sans diagnostic (« changez d’aliment, ou d’antiparasitaire… ainsi nous saurons ce qui est en cause… »)

-          proposer un traitement ou un plan de prophylaxie sans fournir à l’éleveur de raisons ou de précisions épidémiologiques ;

-       ne plus s’intéresser à l’éleveur une fois le diagnostic fait et le traitement prescrit ;

-          prescrire des traitements inapplicables (exemple : traitement des coccidioses d’élevage par des sulfamides), donner des conseils imprécis (« changez vos conditions d’hygiène qui sont déplorables », « revoyez votre programme de sélection ») ;

-          ne pas contrôler l’efficacité des mesures prescrites (exemple : coproscopie de contrôle après un traitement antiparasitaire ciblé) ;

-          être trop doctoral (« le vétérinaire est un scientifique, l’éleveur un empirique »).

-      hésiter à aborder la question de la tarification et rechercher une rentabilité immédiate des actes ou des visites d’élevage (la rentabilité différée est à rechercher dans la recommandation de l’éleveur à ses clients).

-      communiquer à d’autres éleveurs ou à des acquéreurs potentiels certains diagnostics confidentiels (parvovirose, herpesvirose).

Vétérinaires et éleveurs, répétons-le, sont acteurs principaux d’une seule et même filière économique, l’un ne pouvant vivre et exercer sans l’autre (ou presque). Ils se doivent donc d’entretenir des relations privilégiées, basées sur la confiance, la disponibilité et le respect des compétences de chacun. Le praticien ne peut donc que s’intéresser à l’élevage et aux spécificités qui s’y rattachent, ce d’autant plus qu’une forte demande en la matière se fera prochainement jour en notre pays.

Publié dans Elevage Canin

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M
Quant "au chantage à l'exercice illégal de la médecine vétérinaire", il me parait inconcevable de suivre un élevage où l'éleveur fait lui même les vaccins, notamment des reproducteurs. Comment peut on dire qu'on suit un élevage quand on ne voit même pas les reproducteurs pour une visite annuelle ?<br /> Même si il est vrai que les doses vaccinales sont bien issues d'un ayant droit en tort... il n'empêche que le premier à les demander est l'éleveur lui même. <br /> C'est un point sur lequel je ne transige pas ! Il montre le niveau de soins et toute la considération que l'éleveur en a.
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U
Bonjour,nul ne vous demande de transiger en quoi que ce soit! Ce n'est pas parceque certains font des choses qui en tout état de cause ne devraient pas etre qu'il faut en déduire que l'ensemble des mondes vétérinaires et d'élevage sont ainsi!Je crois vraiment et fondamentalement en la necessaire complémentarité du travail et des compétences des éleveurs et des vétos, et tout ce que je siouhaite est que l'on sorte de ces sempiternelles bagarres vaccinales...il y a bien mieux à faire et bien plus efficaces. A nous vétos de prouver aux éleveurs qu'on peut leur apporter bien plus que des vaccins, et aux éleveurs à apprendre ainsi à respecter les vétos, ce que nombre d'entre eux font déjà.L'harmonie économique d'une filière professionnelle ne peut se fonder que sur la compétence, le respect, et la confiance...pas sur le prix d'un vaccin. Et par ailleurs les cons resteront toujours des cons, quelle que soit leur profession!En toute amitié et à un de ces jours! Merci d'etre venu faire un tour sur notre site en tous cas.Dominique Grandjean